dimanche 5 août 2012

Harcèlement de rue: comment aborder le problème sans tomber dans le racisme?

Le harcèlement-marathon que subissent les femmes au quotidien est le résultat parfait d'une société sexiste, où «l'autre» sert d'origine du mal bien pratique.
L’équation un film + un hashtag = une prise de conscience a encore frappé ces jours-ci sur Twitter. Le film: Femme de la rue, d’une étudiante bruxelloise, Sofie Peeters.
En caméra cachée, elle se promène simplement dans les rues de Bruxelles et fait entendre (enfin?) les commentaires que certains hommes portent sur elle, en tant que femme, en tant qu’objet
La réaction immédiate sur Twitter a donc été la création d’un hashtag, #harcèlementderue, ayant pour but de libérer la parole des femmes qui subissent, quotidiennement, ces pressions de la part d’inconnus à peine croisés dans la rue.
De là ont découlé un certain nombre de remarques et questions qui m’ont donné envie de réagir, plus d’un an après mon précédent article sur le même sujet.
La prise de conscience a donc eu lieu ces deux derniers jours, chez les hommes comme chez les femmes: le harcèlement de rue, c’est constamment, peu importe le physique des femmes, peu importe l’origine des hommes, peu importe l’endroit.
Après, on retrouve (évidemment) des invariants: on dit ici harcèlement de rue, mais harcèlement dans les lieux publics serait tout aussi juste —on ajoute ainsi les transports en commun, ce qui n’est pas négligeable.
Parler de harcèlement «de rue» porte la première question de la rue. Le Larousse dit «Voie publique, aménagée dans une agglomération». Espace public entre deux lieux privés: une rue. Lieu de passage: une rue.

Un harcèlement marathon

Le harcèlement de rue est assez particulier, en ce sens qu’il est très diffus. Il est assez rare de croiser dix fois dans la même journée la même personne qui nous harcèle: c’est un harcèlement-marathon, cela se passe comme si tous les hommes qui harcèlent une même femme en une journée se passent le relais.
Le harcèlement de rue, c’est un inconnu que tu croises, que tu ne reverras plus jamais, mais qui t’a déjà proposé de tirer un coup, puis t’a insultée quand tu l’as ignoré ou que tu as refusé. Si certain-e-s s’évertuent à lire ici une sorte de «flatterie»envers les femmes, mon argument en réponse sera tout simplement qu’ils ont complètement intériorisé les normes dans lesquelles nous sommes socialisés dès notre plus jeune âge.

Éviter le piège de l’essentialisation des comportements

Parmi les nombreux commentaires lus sur Twitter, une interrogation m’a interpelée: parler des causes du harcèlement de rue, est-ce possible sans sombrer dans le racisme (ethnique ou social)? Le film de Peeters montre principalement des hommes «d’origine étrangère» dans un quartier «populaire».Est-ce à dire qu’il n’y a que les étrangers et les pauvres qui harcèlent dans la rue?
Première piste que je souhaite apporter, déformation d’étudiante en sciences humaines oblige: il est impossible d’apporter des réponses à cette question tant qu’aucune étude sociologique ou anthropologique ne sera menée. Tant qu’on ne dispose pas de solide pour s’exprimer, cela reste du «on dit», de l’empirisme bas de gamme, du «j’ai vécu donc je conclus»: bref, du parfait matériau pour construire et consolider des préjugés.
Notons en outre que parler de l’ethnique, en France, même en 2012, revêt un caractère un peu extra-terrestre: comme si passer par le filtre ethnique supposait nécessairement des a priori stigmatisants. Les chercheurs français ont longtemps nié le critère de l’ethnicité, fondant de force, dans les discours, ce qui semblait différent dans le mythe de l’Unité nationale, restant par là même fidèle à son Histoire: l’unité nationale (une seule langue, une seule mythologie commune, une seule école) est chère aux cœurs des Français depuis au moins la Révolution.
Depuis les années 1980, les minorités locales (Bretons, Basques, Corses…) commencent timidement à être reconnues, ouvrant sans doute la porte (un jour) à une plus grande tolérance envers les différences culturelles.

«L'autre» comme origine du mal

En ce qui concerne l’ethnique et les violences faites aux femmes, une chose est remarquable: l’autre est toujours pointé du doigt, dénoncé comme l’origine du mal. Les violences conjugales? Une affaire d’hommes «d’origine étrangère» et de «classes populaires»! Le viol? Une affaire d’hommes «d’origine étrangère» et de «classes populaires»!
Pour argumenter cela, souvent on peut trouver les exemples du fameux voile (encore des «étrangers», n’est-ce pas) ou de l’excision. Cela tend à prouver, pour certaines personnes, l’essence «violente»des hommes d’origine étrangère.
Pourquoi alors viser les «classes populaires»?Question d’habitus, a envie de répondre la bourdieusienne qui sommeille en moi, ajoutant qu’il s’agit également d’un «racisme vertueux».Il arrive pourtant que des personnes appartenant aux groupes supposés dominés (origine étrangère) marient plusieurs capitaux (culturel, social, économique), qui leur permettent de passer inaperçues dans les classes dominantes ici (à peu près).
On peut en plus remarquer une certaine«occidentalisation» chez certaines personnes, dans les loisirs, les traditions réaménagées, les choix de scolarité, l'absence d'accent... qui est alors interprétée comme un bon pas vers la «civilisation». Alors est-ce vraiment le fait d’hommes d’origine étrangère issus des quartiers populaires, ou est-ce une stigmatisation nécessaire pour éviter de se remettre en question?
— Une fois la question posée, je laisse néanmoins la porte ouverte à une réponse positive: il est tout de même possible que ce soit effectivement le fait d’hommes d’origine étrangère et de modeste condition. En ce cas, la question du pourquoi devra se poser nécessairement: comment ces mécanismes se mettent-ils en place? Des récurrences s’observent-elles dans tous les pays où des personnes de mêmes origines sont installés? Est-ce une question d’«intégration», de «culture»,d’ «éducation»?

L’aboutissement d’une société sexiste

Il n’est pas ici question de faire preuve d’angélisme et de blâmer les institutions responsables de l’intégration des migrants en France ou en Belgique. Comment le font remarquer Éric Macé et Nacira Guénif-Souilamas, dans Les Féministes et le garçon arabe, cela peut être un retournement identitaire: intériorisant le rôle dans lequel on (la société, les médias, les voisins) les enferme, ils le jouent parfaitement.
Ainsi, tant qu’on ne dit pas «Tous les Noirs/Arabes/mecs de banlieue» agissent ainsi, ce n’est pas du racisme, c’est un constat. Et ce n’est pas parce que la personne est bronzée qu’il ne faut pas la dénoncer. Par contre, il est également contre-productif de ne s’attarder que sur ces personnes: cela permet de mettre un pudique voile sur ce que les autres hommes font aussi subir aux femmes.
Bien sûr, ce ne sont pas tous les hommes, mais le harcèlement de rue, comme toutes les violences faites aux femmes (et il faut le répéter jusqu’à la lie), ne connaît ni groupe social, ni critère économique, ni origine ethnique. Cela peut toucher n’importe quelle femme, par n’importe quel homme, n’importe où, à n’importe quel moment: voilà la joie de vivre dans une société sexiste (ne le niez pas).
Le harcèlement de rue est d’ailleurs, avec le viol, un des fruits les plus parfaits, les plus aboutis, de cette société sexiste. D’un côté les filles sont socialisées, dès leur plus jeune âge, à se comporter en princesses, à attendre le prince charmant («attendre»est ici un mot-clé), à bien se tenir, bien s’habiller, ne pas attirer le regard, parfois encore à servir les hommes, s’effacer pour eux.
Les filles sont socialisées aux jeux d’intérieur alors que les garçons sont invités à découvrir le monde extérieur, à faire du sport, à se salir, à être libre entièrement de leur corps. Le corps de la fille ne lui appartient déjà plus: afin de la protégér du grand méchant loup, les parents et l’école lui apprennent à se vêtir, à ne pas sortir tard non accompagnée, à ne pas trop boire.
Les garçons, eux, on ne leur apprend ni à se protéger (à l’exception du «N’accepte pas de bonbons des inconnus»), ni à agir de manière non dangereuse. Autorisés à être libres. Et ce, oui oui, indifféremment selon les groupes sociaux, ethniques, économiques.

La rue, territoire des hommes

Évidemment, aucune règle n’est immuable et surtout aucune fatalité ne plane sur nos têtes: dans tout cela on trouvera toujours des exceptions, des arrangements. Il ne faut pas ici chercher l’histoire individuelle mais le tempérament global de la société. Société qui, finalement, donne la rue comme territoire aux hommes.
Alors, est-ce étonnant que les femmes, qui viennent envahir ce territoire, se fassent harceler? Et alors, si on te demande une pipe dans la rue, qu’est-ce que tu y faisais, toute seule, avec un pantalon (UN PANTALON!!), et ton regard de salope! Tu l’as bien mérité!
Comme avec le viol, on retrouve encore cette culpabilisation des femmes, au détriment de celle des hommes: la finalité de l’histoire, c’est que les jupes, les débardeurs, le maquillage, les cheveux, les sourires, tout … disparaisse. Que d’ailleurs les femmes ne sortent plus de chez elles, tiens! Cela me rappelle une histoire relatée par Virginie Despentes dans King Kong Théorie:
«Été 2005, Philadelphie, je suis en face de Camille Paglia, on fait une interview pour un documentaire. Je hoche la tête avec enthousiasme en écoutant ce qu’elle dit. “Dans les années 60, sur les campus, les filles étaient enfermées dans les dortoirs à dix heures du soir, alors que les garçons faisaient ce qu’ils voulaient. Nous avons demandé “pourquoi cette différence de traitement?” on nous a expliqué “parce que le monde est dangereux, vous risquez de vous faire violer”, nous avons répondu “alors donnez-nous le droit de risquer d’être violées.»
Est-ce que le harcèlement de rue est une fatalité? Est-ce que tous les hommes, partout…? Eh bien non: selon les époques, selon les endroits du monde, les femmes sont plus ou moins prises en compte. Et on l’a toutes vécu: lors d’une escapade à l’étranger, découvrir l’étrange silence (ou le brouhaha, au contraire) quand on se promène dans la rue: oui, il arrive que, dans des grandes villes, même dans les quartiers «populaires», même face à des hommes «d’origine étrangère», on ne se fasse pas traiter comme un bout de viande.
Ah oui: le respect, ça existe. Et surtout: ça s’apprend. Alors que le législateur s’empare de la question pour faire une loi: oui, merci! Parce que c’est par la reconnaissance que l’on passera pour déculpabiliser et se réapproprier l’espace public.
Stéphanie Khoury

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